Carnet de voyage
Reportage photo réalisé à la frontière tuniso-libyenne.
Le 20 Février, deux jours après le début de la révolte libyenne, je pars à Orly acheter un billet d'avion direction Djerba en Tunisie. De la frontière tunisienne, il y a 200 kilomètres pour aller à Tripoli. La frontière n'est pas encore ouverte au moment ou je décide de partir. Mais c'est le chemin le plus rapide. Le soir, je me retrouve dans un petite hôtel entouré de dizaines d'autres journalistes.
Le matin, je pars vers la frontière, j'y découvre des milliers de réfugiés venus de Libye qui attendent dans le froid glacial du désert. Ils sont en majorité égyptiens, et aussi de nationalité Chinoise, Sri Lankaise, et de pays d'Afrique noir. Dépouillés de leurs biens, argents et passeport lors de leurs fuite par les soldats libyens, il arrivent épuisés, affamés et perdus.
Chaque jours plus de 20 000 personnes passeront la frontière. Selon le peu d'information que nous pourrons collecter sur place, ils seraient coté libyens plus de 300 000 personnes sans aucune assistance médicale.
Deux jours après mon arrivée, je retourne à la frontière, plus de 100 000 personnes sont entassées et attendent de passer. La panique, la peur, la fatigue est présente. Seulement 20 policiers des forces spéciales tunisiennes ainsi qu'une vingtaines de douaniers essaient temps bien que mal de gérer l’afflux des réfugiés. A midi, dans un chaleur étouffante, la tension monte d'un cran. Poussés par les militaires libyens vers la Tunisie, et stoppé et repoussé par les douaniers tunisiens, les réfugiés se bousculent, s'écrasent, les nerfs lâchent. Affamés et exténués, certains se font écrasés, d'autres piétinés, certains décéderont d'épuisement.
Le lendemain, une quarantaine de jeune de la ville voisine de Ben garden sont venus prêter mains fortes aux douaniers. Ce sont pour beaucoup des contrebandiers qui sont dérangés dans leur activités par les réfugiés et les journalistes présent à la frontière. Armée de barre de fer et de bâtons, ils frappent les réfugiés sous le regard des douaniers tunisiens qui n'interviennent pas pendant plusieurs heures.
J'assiste à des lynchages sur des personnes de tous âges : chaque réfugié qui essaie de passer, est immédiatement frappé et insulté. Les douaniers empêchent les journalistes de faire des images de ces scènes, matraque en main. Les réfugiés d’Afrique noir sont plus que les autres frappés, étant considérés par certains comme des mercenaires à la solde du colonel Kadaffi et par d'autres du fait de ne pas être de confession musulmane.
L'heure suivante, ces mêmes jeunes arrêtent pour un moment leurs violents assauts et lancent aux réfugiés du pain, de l'eau, du lait. Puis soudainement, reprennent leurs battons et barre de fer pour taper avec force et vigueur sur ces mêmes personnes affaiblies et mal nourries. Je n'ai pu comprendre vraiment leurs motivations réelles malgré un long moment de discutions avec eux. Après 10 jours à la frontière, je décide de rentrer en France pour aller en Libye via l’Égypte. Car ce coté de la frontière ne s'ouvrira pas de si tôt...
Les dix jours passés en Tunisie m'ont bouleversé. Cette volonté de vouloir fuir afin de vivre était si forte pour ses hommes et ses femmes. Une grande leçon de courage et de détermination.
Qu'arrivera t il à tous ces réfugiés ?
Le gouvernement tunisien qui est encore dans sa post révolution n'a pas les moyens et l'envie de gérer pendant plusieurs mois ces exilés sur son sol.
Les égyptiens seront pris en charge par le gouvernement tunisien qui les transportera vers l’aéroport de Djerba ou vers le port de Zarzis. Ils sortiront du pays par avion ou bateau.
Que deviendront les Bengalis, les libériens, les sierra léonais et les autres ?
Quelle possibilité pour eux de rentrer dans leurs pays ?
Et ou sont les français, anglais et américains qui vivaient en Libye ?
Aucun d'eux n'étaient présents dans ce flux massif à la frontière ?
L’idée de politique à deux vitesses est claire. Ils est évident que certains ont eu d'autres opportunités grâce à leurs nationalités de fuir le pays en guerre ...
Je remonte sur Djerba à 160 kilomètres de la frontière. A l’aéroport, les touristes croisent les réfugiés. J'entends des discutions qui me mettent hors de moi et je me sens totalement décalé. De retour à Paris, début mars, le contraste est trop violent avec ce que je viens de vivre, je n'ai qu'une envie, repartir...