Reportage photo réalisé au Egypte
Texte: Valérie Dupont Grand reporter
Mardi 1er février
Nous sommes une petite quarantaine à bord du vol 820 Egyptair à destination du Caire. L’avion a décollé de Paris avec plus de sept heures de retard. Les Égyptiens présents dans l’appareil sont tous là pour aller prêter main-forte à leurs frères opposants à Moubarak. Quelques minutes avant d’atterrir, le ton monte à l’arrière de l’appareil parmi les personnels navigants. Le pilote leur a dit que le chef de l’État ne se représenterait pas. Quand je m’approche, le chef de cabine, clairement pro-Moubarak, m’interpelle : « Toi, la journaliste qui vient ici pour voir notre président partir, c’est bon, tu peux rester dans l’avion et rentrer à Paris. Notre président vient de faire une déclaration ! Ça va les calmer ces excités de la place Al-Tahrir. » Quand je tente d’en savoir plus, son regard s’assombrit, il ne veut plus parler. Il me glisse juste combien le Raïs a été bon pour son peuple et que les Occidentaux ont réussi à manipuler les jeunes avec ces « saletés de Facebook ». Un peu plus tard, un steward vient me voir et me confie : « C’est loin d’être fini, on ne veut pas que Moubarak se représente bien sûr, mais on veut juste qu’il dégage du pays. C’est un dictateur, fais ton métier, va sur la place et tu comprendras. »
Nous atterrissons à 3 heures du matin au Caire. Une fois les formalités d’entrée sur le territoire effectuées, nous découvrons un aéroport transformé en camp de réfugiés, où touristes et Égyptiens, munis de couvertures de survie malgré les 20 °C, attendent sagement 8 heures du matin, qui correspondent à la levée du couvre-feu. Le spectacle est surréaliste, complété par la vision d’un kiosque de l’office du tourisme ouvert avec une jeune femme derrière le guichet. Quand je lui demande, sans trop y croire, si un taxi peut nous conduire à notre hôtel situé au centre de la capitale malgré le couvre-feu, elle nous répond : « OK, pas de souci, suivez-moi. Bien sûr, si on vous contrôle, vous êtes des touristes. » Nous voilà partis pour une traversée du Caire apocalyptique, à bord d’un taxi multicolore conduit par Mustapha, qui a pris soin d’allumer le plafonnier, couvre-feu oblige. Nous croisons des voitures calcinées un peu partout. Après avoir passé une cinquantaine de check-points, des forces militaires ou des comités de quartiers, nous arrivons enfin à notre hôtel près de la place Al-Tahrir. En partant, notre chauffeur nous souhaite bonne chance…
Mercredi 2 février
Surplombant le Nil, notre hôtel n’est distant de la place Al-Tahrir que de quelques centaines de mètres. Mais pour y accéder, nous devons passer au moins cinq check-points. L’ambiance est joyeuse, et tout le monde s’excuse à chaque fois de devoir nous fouiller. La veille, plus d’un million de personnes étaient là. À l’heure de la prière, la place est noire de monde. Nous voyons des Égyptiens affluer par chaque ruelle menant à la place. L’atmosphère détendue laisse penser que la journée sera calme. Walid, un jeune au chômage, nous confie : « Je suis ingénieur, sans travail. Je souhaite me marier, fonder une famille, mais, sans argent, c’est impossible. Je n’ai pas d’avenir. Alors, pour moi, cette révolution représente la seule chance que ma vie, comme celles de mes frères égyptiens, change. On ne partira pas tant que Moubarak ne dégagera pas. » Une dizaine de personnes nous ont rejoints. Chacun veut nous raconter ses souffrances dans ce pays, quel que soit son statut social. Les témoignages se ressemblent. Le besoin de parler est frappant. Une jeune femme sourit et nous dit : « Tu sais, ça fait trente ans que l’on ne peut rien dire sur ce dictateur. Maintenant, on se sent libres, on a besoin que tout le monde sache ce que l’on a vécu depuis trente ans, on a besoin d’une politique sociale juste et sans corruption ! » On peut lire partout des pancartes en anglais ou en arabe traduisant le slogan « Moubarak, dégage » (« Go out », « Erthal »). Tout à coup, c’est la scène contraire : une petite centaine de personnes brandissent ou embrassent des portraits encadrés du raïs. Les partisans du président sont aussi place Al-Tahrir ! L’ambiance change en un éclair. Ils sont repoussés sans violence. Jusqu’à ce qu’on entende des barres de fer frappées sur des poteaux électriques, le signal de rassemblement pour affronter les pro-Moubarak. Les anti- sont assez bien organisés. Les anciens cassent le bitume afin d’en faire des projectiles et les apportent aux plus jeunes. Certains sont venus avec des sacs de jute remplis de cailloux déjà prêts à l’usage. La confrontation a lieu à quelques mètres de nous. Des jets de pierres commencent.
La tension monte d’un cran, exacerbée par d’autres pro-Moubarak, jeunes et agressifs, débouchant d’une ruelle. Un jeune Égyptien met son blouson sur ma tête pour me protéger de la pluie de pierres d’une violence inouïe. En l’espace de seulement quelques minutes, cette place, calme, pieuse, est devenue un champ de bataille, le théâtre d’affrontements incroyables. Les gaz lacrymogènes alternent avec les heurts. Des barricades de fortune, faites de tôle ondulée, de bois, de pancartes signalétiques, protègent les centaines d’opposants en même temps qu’elles les séparent des pro-Moubarak. Les défenseurs du raïs ne ressemblent en rien à ceux que l’on a pu rencontrer sur la place quelques minutes plus tôt. Peut-être des policiers en civil ou des criminels libérés et payés pour casser la révolte. Nous croisons des jeunes blessés au visage qui vont se faire soigner un peu plus loin par des médecins volontaires regroupés dans un poste médical improvisé.
Quand nous décidons de quitter les barricades, je me rends compte que nous sommes suivis par un jeune Égyptien. Je lui demande de nous laisser tranquille. Il me répond : « C’est pour ta sécurité. » Mais, au premier check-point militaire, il m’attrape fermement par le bras et hurle en arabe je ne sais quoi et me pousse dans les mains des militaires. Un gradé me prend mon appareil photo et me conduit à un poste de contrôle situé devant le musée du Caire. Je tente de protester quand un autre militaire me donne un coup de crosse dans le ventre. Le gradé le sermonne, mais le mal est fait, je sens une douleur assez forte dans l’abdomen. Le gradé qui me tient par le bras tente de s’excuser. Je lui demande de m’expliquer quel est le problème. « Mafish moushkila », « aucun problème ». Il me rend mon matériel mais confisque la carte mémoire. J’aperçois une dizaine d’autres journalistes dont certains ont vraiment été roués de coups. Un Américain à terre pleure à chaudes larmes. D’autres tentent de récupérer leur matériel. En vain. Une fois relâchés, nous discutons entre nous et réalisons que nous avons tous subi le même scénario, celui de journalistes occidentaux piégés par des jeunes policiers infiltrés sur la place dans le seul but de les remettre aux militaires. Pourquoi les militaires, d’habitude plutôt bienveillants ? Le soir, réunis dans la grande salle de réception de notre hôtel au 10e étage, nous sommes une vingtaine de journalistes à tenter de comprendre. Dehors, au loin, on entend des tirs nourris.
Jeudi 3 février
Nous retournons place Al-Tahrir. La détermination des manifestants est intacte et se lit dans leurs regards. Sous les tentes, des hommes se réveillent. Les Frères musulmans, reconnaissables à leur turban rouge, apportent des pains au sésame fourrés de fromage ainsi que de l’eau. La solidarité est forte. Avec le photographe, nous décidons de rester toujours ensemble, car nous sentons que cette journée risque d’être dangereuse. Nous allons à la mosquée transformée en hôpital. Des nattes posées à même le sol accueillent des blessés, la plupart atteints au visage. Un homme, la tête recouverte de pansements, allongé sur le sol, trouve la force de me faire le V de la victoire. Fatima, jeune médecin volontaire, m’explique que tout le corps médical se consacre aux manifestants blessés. « Ici, nous effectuons les soins d’urgence, sauf si c’est plus grave. C’est très éprouvant. Je ne suis pas préparée à soigner des blessés de guerre, mais je resterai là à soigner mes frères jusqu’au départ de Moubarak ! » confie-t-elle. D’autres journalistes sont arrivés, qui photographient au flash. Une infirmière hors de rage nous met tous dehors. Je la comprends. Retour sur la place, à l’heure de la prière. Une demi heure de recueillement. Puis le bruit des barres de fer, des sifflets, des pierres… À cette ambiance s’ajoutent des gestes obscènes prenant pour cible les journalistes. Par téléphone, une consœur de l’AFP me conseille de rentrer à l’hôtel. « Ils commencent à s’en prendre sérieusement aux journalistes », me dit-elle. Nous restons tout de même une heure de plus. Le temps d’assister à un début de scène de lynchage d’un des nervis supposé de Moubarak. S’il n’est pas détenteur d’une carte de police, il sera peut-être épargné…
La place du Caire est de nouveau méconnaissable, une véritable scène de guerre où l’on croise pourtant des femmes et des enfants. Nous regagnons l’hôtel en cachant nos appareils photo. Les check-points sont de plus en plus difficiles à passer. Au dernier d’entre eux, impossible de retrouver mon passeport. Perdu ou volé, je ne le saurai jamais. Sans papiers en plein coeur des émeutes. La situation est paniquante. Heureusement, le militaire qui me contrôle est compréhensif et me laisse passer. Nous découvrons un tank devant notre hôtel, où sont déployés quelques militaires. Une mesure prise à la suite de la fermeture d’un des grands hôtels du Caire, où les équipes de télévision américaines et européennes ont été la cible des manifestants parfois jusque dans leurs chambres… Une partie de ces confrères, qui n’ont pas été expulsés ou ont choisi de rester, se retrouve donc avec nous. Mais le climat a changé : nous nous méfions maintenant du personnel. Car selon la rumeur, nous autres, journalistes occidentaux, avons un agenda secret, sommes là pour Israël. Au départ témoins de cette révolution, nous sommes maintenant soupçonnés d’en être les acteurs. Mieux vaut s’armer d’un passeport : l’ambassade de France m’en délivrera un en urgence.
Vendredi 4 février
C’est le jour de la grande prière. Tout le monde s’attend à un « bloody Friday ». Et pourtant la journée sera calme. À notre grande surprise, nous voyons arriver le général Tantaoui, ministre de la Défense. Un dialogue s’instaure pendant une heure à travers les fils barbelés. L’ambiance est fraternelle, des poignées de mains sont échangées, des embrassades ont lieu, autant de signes du grand respect des Égyptiens, toutes classes sociales confondues, pour l’armée. Autour de nous, des volontaires nettoient la place, les voitures calcinées servant de bennes à ordures. Nous rencontrons un réalisateur, Zaki El-Naggar, qui nous explique, dans un français parfait : « Nous ne lâcherons rien. Nous n’avons plus peur. Notre dignité bafouée par Moubarak pendant trente ans se réveille, est plus forte que jamais. » Sur la question du rôle joué par les Frères musulmans et leur possible venue au sein du gouvernement, il répond : « C’est bien une question d’Occidental. Il ne faut pas faire d’amalgame. Nous voulons une démocratie. Si les Frères musulmans représentent vraiment une partie de la population, alors ils seront représentés, mais ce ne seront jamais eux qui prendront les rennes du pouvoir. En les interdisant, Moubarak n’a fait que pourrir la situation. Il faut arrêter de les voir comme le diable. Parmi eux, il y a des extrémistes, mais la majorité est modérée, et nous devons leur laisser la place qu’ils méritent. En France, il n’y a pas de parti dangereux comme l’extrême droite par hasard ? Regardez autour de vous, nous ne sommes pas des islamistes radicaux, les jeunes vivent avec Internet, la musique, ils n’accepteront pas une autre dictature religieuse ou crapuleuse.
Arrêtez de comparer votre démocratie occidentale à celle qui va naître dans notre pays ! Respectons- nous, respectez-nous. »
Samedi 5 février
L’armée resserre les rangs tout autour de la place. Les Cairotes continuent de ramasser les ordures. La prière de midi se passe sans encombre. Malgré cette accalmie, la volonté de ne pas fléchir reste bien présente. Les pancartes défraîchies par la poussière ou abîmées par les pierres sont remplacées par de nouvelles aux revendications encore plus exigeantes. En revanche, c’est pour les journalistes que la tension monte toujours, au rythme des arrestations ou des remises en liberté… Drôle d’ambiance.
Dimanche 6 février
Le jour des martyrs. La place est noire de monde. Les coptes sont venus prier avec les musulmans. Porté par la foule, accompagné de musulmans munis du Coran, un copte en robe noire, Afdel Masseh Attia, brandit une croix en bois. Le spectacle est impressionnant. Leur message sans équivoque : « Tous ensemble contre Moubarak ». Un musulman prend même la croix et l’exhibe à la foule qui l’acclame. Vision sublime de fraternité entre ces deux religions. Un peu plus tard, ce sont les chadid, les « martyrs », qui sont mis à l’honneur. Le père de l’un d’entre eux, Eslam Raafat Zenham, décédé en janvier dernier, âgé à peine de 17 ans, m’explique : « Le sang de mon fils a coulé sur cette place, il est mort pour l’Égypte, pour nous tous. C’est un héros. » La foule acclame et scande le prénom d’Eslam avec ferveur. Une de ses photos est accrochée au pull de son père, qui a les yeux rougis par les larmes. Un peu plus loin, ce sont des centaines de personnes qui exhibent les photos des martyrs de la révolution. Leur prière : « Moubarak, dégage ! »
Lundi 7 février
Petit déjeuner à l’hôtel. Un e-mail du ministère de la Communication conseille à « tous les journalistes entrés sur le territoire égyptien sans se signaler en tant que journaliste », soit la grande majorité d’entre nous, de se rendre au bureau de presse « dans les meilleurs délais, sinon ils seront jugés illégaux ». Un piège pour nous arrêter ? Le bâtiment se situe dans la zone où sont amassés les pro-Moubarak. Nous sommes plusieurs à décider de prendre le risque et de nous y rendre en taxi, choix doublement déconseillé : certains chauffeurs ont déjà conduit tout droit des confrères chez les partisans du président. Mais nous arrivons sans encombre au fameux TV building. Mme Hayman, responsable de la presse, nous fait remplir un formulaire indiquant le média pour lequel nous travaillons, l’hôtel où nous sommes descendus… Devant notre hésitation, elle nous rassure : « Ne vous inquiétez pas, c’est pour votre sécurité que vous devez faire cette démarche, vous aurez votre accréditation dans quarante-huit heures. Si on vous arrête d’ici là, il ne pourra rien vous arriver, votre dossier est ici. » Sur le chemin du retour, à pied cette fois, nous passons devant des buildings brûlés, notamment celui au pouvoir du Parti national démocrate.
Jour du départ. Munie de mon nouveau passeport, je réalise que je n’ai plus de trace de mon visa d’entrée. L’ambassade m’avait laissé entendre que, vu les circonstances, les autorités sauraient se montrer compréhensives. À l’aéroport, c’est tout le contraire. La jeune policière à qui j’ai affaire préfère en référer à son chef, qui me demande courtoisement de le suivre dans son bureau. Mes explications sont vaines, et les minutes défilent. Il boit son thé, et, moi, je risque de rater mon avion. Cette perspective m’incite à lui montrer mon ventre bleuit et à lui raconter pourquoi. La réaction est immédiate : choqué, offensé par mon geste, il me demande de baisser mon tee-shirt immédiatement, crie à un de ses collaborateurs de tamponner mon passeport et de me faire passer les contrôles de police en urgence. Le président Hosni Moubarak démissionnera trois jours après notre départ. Au total, les dix-huit jours de manifestations auront causé la mort de 365 personnes et fait 5 500 blessés.