Reportage photo réalisé au nord Kivu en RDC.
Texte: Valérie Dupont Grand reporter
Pourquoi ce qui se passe, ou s’est passé, en RD Congo ne fait pas la une des magazines ou des journaux
télévisés ? Pourtant, la lecture de rares entrefilets suffit à donner froid dans le dos, relatant des viols de villages entiers, des enfants soldats capturés et enrôlés de force dans des groupes armés… Au mois d’octobre, c’est un rapport de l’ONU qui évoquait la possibilité d’un génocide sur les réfugiés hutus commis par l’armée rwandaise en RD Congo de 1993 à 2003. Le Rwanda et les pays de la région des Grands Lacs ont vivement critiqué le document de 581 pages, qui a finalement trouvé peu d’écho au sein de la communauté internationale. Ce qu’on appelle un silence assourdissant. La meilleure solution était d’aller voir sur place. C’est ce que nous avons décidé de faire. Pendant une quinzaine de jours. Et, courant octobre, nous voilà passagers du bus qui fait la navette de Kigali à Goma, ville frontalière située dans l’est de la RD Congo. Les formalités douanières sont rapides. Une petite cahute en bois, un policier, un coup de tampon, une barrière et c’est le Nord-Kivu. Impossible alors de ne pas penser à ces deux millions de réfugiés qui, en 1994, ont fui Kigali et ont sans doute franchi cette frontière la peur au ventre. Parmi ces deux millions de Hutus : des femmes, des enfants, mais également quelques-uns des membres des milices Interahamwe. Les génocidaires, les sanguinaires… Des camps de réfugiés s’installent alors tout autour de Goma. Mais également des bases militaires mises en place par les milices Interahamwe. Leur but : renverser le gouvernement tutsi de Kagamé. On soupçonne le président Kabila père de leur avoir fourni un soutien indirect après être arrivé au pouvoir en 1997, alors qu’il commence à douter des intentions réelles de ses anciens alliés rwandais et ougandais. Entre 1998 et 2004, la région sera ainsi au coeur des deux grandes « guerres mondiales africaines », responsables de millions de morts et de déplacés.
Depuis, la violence continue comme si elle s’était enracinée dans les roches volcaniques qui jonchent les rues de Goma.
Germain Kayembe nous attend à la barrière. Ce médecin âgé de 39 ans, Congolais originaire de Kinshasa dirige l’ONG Simama Développement, « debout » en kiswahili. Cet humanitaire, depuis maintenant quatre ans, recueille des enfants soldats, des femmes violées. Tout au long de notre reportage, il va m’aider à comprendre ce qu’il se passe au Nord-Kivu. Il m’explique qu’ici les enfants comme les femmes sont tous des victimes potentielles, et leur nombre augmente massivement. Nous traversons Goma, qui veut dire « tambour » en swahili. Cette ville den 700 000 habitants est déconcertante. Les rues défoncées sont bondées de voitures et de tshikudus, sorte de trottinettes géantes en bois qui permettent de transporter des charges impressionnantes. Les hommes ou les enfants qui les conduisent sont extrêmement habiles dans la circulation.
Il se dégage de Goma une énergie forte, une joie de vivre qui contraste avec la pauvreté criante de la ville. Et ce noir partout, stigmate de l’éruption du volcan Nyiragongo qui a détruit la ville à 80 % en 2002. Les roches volcaniques servent aux habitants à construire leurs maisons, des pistes aussi.
Après un week-end passé à s’imprégner de la ville, nous commençons à rencontrer des victimes recueillies par une petite ONG, l’Alliance pour le développement intégral de la femme (Adif). Les femmes violées y sont de plus en plus nombreuses. Selon l’Observatoire international de l’usage du viol comme tactique de guerre (fondé par Caritas en 2005), « L’acte est organisé et programmé dans le but de détruire non seulement la victime individuellement mais également les communautés. Le viol renverse les liens sociaux et familiaux. Dispersant les individus, il perturbe l’organisation même de la société. » Les femmes que nous rencontrons le confirment. L’une d’entre elles, Thérésita, survit malgré tout avec le sourire. Son témoignage est pourtant insoutenable. Il est difficile de lui donner un âge précis tant la vie l’a abîmée. Elle a été kidnappée cinq fois par des groupes armés. Elle raconte, submergée par ses souvenirs : « Que ce soit les Forces démocratiques de libération du Rwanda [FDLR, les forces clandestines hutues] ou les Tutsis, c’est toujours pareil. Ils kidnappent toutes les femmes d’un village à partir de 13 ans et les emmènent dans la forêt, dans leur base. Ils exécutent celles qui pèsent moins de 50 kg. À d’autres, ils tranchent les seins pour les manger, persuadés alors de bénéficier de pouvoirs magiques. J’ai vu ces femmes agoniser, on ne pouvait rien faire pour elles. C’était horrible… Nous vivions nues, utilisées pour assouvir les besoins sexuels de tous les soldats. J’ai été violée parfois plus de dix fois dans une même journée… Mais je m’estime chanceuse, j’ai vu des femmes enceintes qu’ils ont enterrées vivantes pour que la terre soit fertile. »
L’un des buts de notre reportage est justement d’entrer en contact avec des membres des FDLR. Il nous faudra deux jours pour trouver une personne qui soit susceptible de nous conduire jusqu’à eux.
L’expédition nous mène près de la frontière ougandaise, après quatre heures de pistes en direction de Rutshuru. Arrivés dans un petit village à la nuit tombée, nous sommes rejoints par un soldat des Forces armées de la République démocratique du Congo (FARDC), appelons le Thomas, apparemment en contact avec le chef d’un bataillon du FDLR, le commandant Kambale. Inutile de chercher à comprendre pourquoi ou comment ce soldat de l’armée régulière peut nous mener aux rebelles. Toujours est-il qu’après des palabres en kinyarwanda entre lui et notre guide, on nous fait dire que nous partirons vers la forêt dès le lendemain matin. À l’heure dite, nous retrouvons Thomas en tenue militaire, qui conduit une jeep dans laquelle s’entasse une vingtaine de soldats lourdement armés. L’un d’entre eux est affecté à la sécurité de notre véhicule. « Là où nous allons, c’est une zone de combat intense », justifie Thomas avant de se mettre en route pour deux heures de pistes rocailleuses. Enfin, nous arrivons dans un petit village de cinq huttes, en plein coeur d’une végétation luxuriante. Un homme d’un certain âge portant costume et cravate, coiffé d’une casquette de sport, semble nous attendre. La scène est assez cocasse. Thomas nous explique qu’il s’agit du chef du village et que c’est lui qui va nous conduire à la base des FDLR. Son nom est « l’ami des jeunes ». Après une journée passée en sa compagnie, nous nous apercevrons aussi qu’il est l’ami de la bière. Il nous faudra encore une heure de marche dans la forêt, en silence, avant de voir surgir un jeune soldat muni d’une kalachnikov. Nous devons encore patienter avant de rencontrer enfin le, jeune commandant Kambale. Après de nouvelles négociations interminables et des palabres, nous nous mettons enfin en route pour son campement. Sur le chemin, nous croisons trois femmes qui travaillent la terre.
Le commandant s’arrête et nous dit : « Je vais vous prouver que nous sommes des hommes bons. » Il appelle fermement les trois femmes qui accourent vers nous. Il leur demande, entouré de quelques-uns de ses hommes en arme : « Alors, comment nous vous traitons ? Est-ce que l’on vous viole, nous ? » Question à laquelle l’une des femmes répond d’une voix effrayée quelques syllabes dont nous comprenons la teneur avant même la traduction par notre guide : « Non, ici tout va bien. » Le commandant triomphe. « Tu vois, toutes ces accusations de viols, c’est du bidon », ose-t-il.
Un peu plus loin, c’est un checkpoint de fortune qui nous attend, avec deux gamins en armes. Nous sommes en haut d’une colline. Le commandant nous fait visiter son camp. Ici et là, des petits cabanons sont dispersés. Quelques vêtements sèchent sur les toits en paille. Un petit feu est allumé, autour traînent des calebasses, du sorgho pilé, des ustensiles cabossés… Mais, dans ce coin cuisine, aucune présence féminine. De toute évidence, femmes et enfants ont été mis à l’abri de nos regards pendant que nous négocions la dernière étape de notre voyage. Il y a bien un jeune garçon qui semble âgé d’une douzaine d’années. Il est armé d’une « kalache ». Le commandant accepte que je lui pose quelques questions.
Ses réponses sont vaines, mais nous jouons le jeu.
– Quel âge as-tu ?
– 20 ans.
– Depuis combien de temps es-tu dans les FDLR ? – Cinq ans.
– Ça veut dire quoi FDLR ? » Silence.
Notre guide, pas très à l’aise, s’empresse de répondre à sa place.
Il est temps d’interroger le chef. Sa première déclaration est répétitive :
« Nous, ce que nous souhaitons, c’est rentrer dans notre pays sans Kagamé au pouvoir ! Tu sais, notre cause, c’est de libérer le Rwanda de Kagamé. Ça fait dix-huit ans que j’appartiens au FDLR ! Kagamé fait un génocide au Congo, et tout le monde le laisse faire, sauf nous !
La communauté internationale doit savoir ça. En plus, il pille les mines du Congo ! » Ses autres réponses ne sont pas d’un plus grand intérêt.
– Y a-t-il des enfants soldats au FDLR ?
– Non, je n’ai que des soldats, ce ne sont pas des enfants !
– Que répondez-vous aux accusations de viols ?
– Nous, nous protégeons les populations, c’est mon travail, nous ne les violons pas.
– Qui vous entraîne, vous fournit en armes ?
– Nos supérieurs nous forment, et nous formons à notre tour les nouvelles recrues. Nous prenons les armes sur les adversaires que nous combattons.
Un appel téléphonique l’interrompt. Son visage se crispe. Une patrouille de l’armée régulière se dirigerait vers nous. Fin de l’entretien.
Retour à Goma, en silence.
La ville nous apparaît alors étonnamment moderne après ces quelques jours passés dans la brousse.
Le lendemain de notre retour, nous rencontrons deux jeunes cadres de l’armée régulière qui ont promis de nous conduire jusqu’au colonel Zimurinda, qui jouit d’une réputation sulfureuse. La rumeur court dans la région qu’il est inscrit sur la liste des hommes recherchés par la Cour pénale internationale (CPI). Aux dernières nouvelles, il fait surtout l’objet d’une demande de suspension et d’enquête de la part d’Human Rights Watch (HRW) et d’une cinquantaine d’ONG congolaises, qui l’accusent de nombreuses violations des droits de l’homme dans cette partie de la RD Congo.
En route donc pour Kichanga, où vit le colonel. Après cinq heures de pistes en triste état, nous sentons que nos guides se retrouvent en territoire connu, chez eux. Ils nous montrent fièrement une colline : « C’est là-haut que le colonel a sa base ! » Rendez-vous est fixé pour le lendemain. Nous l’apercevrons cependant le jour même, quand il descendra écluser une bouteille de whisky à l’unique petit bar de la ville, préalablement sécurisée par une quinzaine de ses hommes armés aux traits figés. En apercevant la scène, notre guide nous conseille de ne pas rester dans la rue et d’aller nous coucher. Le lendemain matin comme prévu, nous escaladons la colline du colonel. Arrivés au sommet, cinq soldats nous demandent d’attendre le feu vert de leur patron. L’un de nos guides est nerveux, il nous a appris quelques mots pour saluer en kinyarwanda. Ils rient quand ils nous entendent répéter mouraho, qui veut dire « bonjour ».
Le colonel nous reçoit dans une hutte en paille. Sa tenue militaire, neuve, contraste avec celles de ses hommes. Une des raisons qui expliquent que l’armée n’a souvent de régulière que le nom est historique. Certains de ses membres, comme le colonel et ses hommes, sont des anciens rebelles tutsis du Congrès national pour la défense du peuple (CNDP) réintégrés dans l’armée régulière en vertu d’un accord leur promettant le même statut et la même solde que leurs camarades des FARDC. Dans les faits, quand nous demandons au colonel si ses hommes et lui reçoivent régulièrement leur solde, il répond :
« À ton avis ? Regarde comment nous vivons ! L’armée n’a même pas fourni les uniformes. Alors, notre paie, nous ne la voyons pas souvent !
- Comment faites vous alors pour vivre ?
- Nous nous débrouillons. Le peuple nous aime bien, nous les protégeons. Alors, ils nous donnent de quoi vivre.
- De quoi, ou contre qui, les protégez-vous ?
- Tu sais bien. Ici, il y a beaucoup d’ennemis, les Mai Mai, le FDLR…
- Il paraît que vous êtes sur la liste des hommes recherchés par la CPI…
- Je ne suis pas au courant. Mais si tu as des informations, ça m’intéresse ! »
C’était la question de trop : le colonel éclate de rire et nous donne congé aussitôt. L’ambiance, comme le temps, a changé en quelques secondes. Nous descendons la colline sous un violent orage. Impossible de rentrer à Goma, la piste est impraticable. Une nuit de plus à Kichanga, sans eau, ni électricité…
Nous revenons enfin à Goma, le lendemain, cela fait déjà une dizaine de jours que nous sommes au Nord-Kivu. Grâce à notre contact, le Dr Germain Kayembe, nous parvenons à recueillir d’autres témoignages de victimes, comme celui d’un enfant des rues, Christian, âgé de 10 ans seulement, qui croit fermement avoir été marabouté par une vielle tante et qu’il est un enfant sorcier. « Je mange des cadavres la nuit dans les cimetières avec mes copains », nous dit-il. De la violence à la folie ordinaire…
Germain Kayembe nous explique qu’un enfant peut se retrouver à la rue simplement parce qu’il pose des problèmes économiques à sa famille, qui l’accusera de tous les maux. Livrés à eux-mêmes, ils sont ensuite facilement recrutés par les FDLR ou les FARDC…
À 135 km à l’ouest de Goma, un jeune prince ne mâche pas ses mots sur la situation au Nord- Kivu. Mwami Willy Mishiki Buhini est le chef coutumier de Walikalé. Ministre honoraire de la République congolaise, il dénonce l’indifférence du gouvernement de Kinshasa et le manque de bonne gouvernance comme principaux facteurs de crise. « S’il y avait une présence militaire, tout cela n’aurait pas lieu, la violence, les viols, en forte augmentation, confie-t-il. Nous avons eu des réunions avec des autorités provinciales, ainsi qu’avec la Monusco [la mission onusienne en RD Congo]. À l’exception d’un bataillon mobile de la Monusco qui sillonne la région, il n’y a pas une vraie force de sécurité. Tout comme il manque une réelle volonté politique. C’est pourquoi nous lançons un appel à la communauté internationale, pour qu’elle puisse nous aider à doter notre armée de moyens importants afin de protéger nos populations, qui vivent dans une misère totale. Pourtant, un territoire comme Walikalé regorge d’or, de diamants. Alors qui se sert dans les mines ? » Willy Buhini pose sans aucun doute la bonne question, celle des ressources, que l’on préfère piller plutôt que transformer sur place pour en faire profiter la communauté.
Bon nombre de conflits dits « interethniques» trouvent leur justification dans les ressources. En armant telle ou telle faction rebelle, en détruisant la structure sociale d’une région, en faisant couler le sang, les prédateurs instrumentalisent méthodiquement des conflits qu’ils transforment en chaos. Pendant ce temps, ils peuvent continuer à se servir dans les sous-sols. En toute impunité. Comme au Nord-Kivu.
RDC: Silence, on viole ... Sur le site de Grotius.fr Médias et Humanitaire
Viols en RDC : « Ils cherchent de l'or dans nos vagins » Sur le site de www.rue89.com