Reportage Valérie Dupont
Grand reporter
« Allah Akbar ! On va tuer tous les otages si vous ne nous donnez pas un véhicule !
Vous êtes cernés ! Ne tuez pas les otages, nous vous fournirons une voiture ! » Je suis à 30 kilomètres de Sanaa, capitale du Yémen. La cellule anti-terroriste démontre sa force dans un camp d’entraînement caché dans les montagnes rocailleuses. Des hommes cagoulés de noir, surarmés, tentent de convaincre de faux terroristes de se rendre. L’opération va durer vingt minutes : tir à balles réelles, lutte, kalachnikov omniprésentes, voitures arrivant à folle allure…
Je sais bien qu’il s’agit d’une démonstration mais, entre les cris et le claquement des armes, on a l’impression que tout cela est vrai. Mission réussie pour l’armée yéménite ! Le défi lancé par Al-Qaïda est de taille.
L’imam Anwar al-Aulaqui, retranché dans la vallée de Chabwa, est considéré par les Américains comme un intégriste proche de l’organisation terroriste. Ses faits d’armes : il a soutenu Nidal Hassan, le tireur qui a fait treize morts au mois de novembre dernier sur la base militaire de Fort Hood au Texas. Dernièrement, il a confirmé que le Nigérian auteur, un mois plus tard, de l'attentat manqué sur le vol Amsterdam-Detroit, Omar Farouk Abdulmutallab était son disciple. Il est impossible de connaître le chiffre exact des membres du réseau aujourd’hui au Yémen. En revanche, on sait bien que son implantation est facile.
Ce pays pauvre de la péninsule Arabique connaît trois facteurs de déstabilisation : la guerre au nord avec les rebelles chiites Houthis, un mouvement sécessionniste au sud et la présence d’Al-Qaïda dans trois zones.
Pendant tout mon séjour à Sanaa, j’avais deux objectifs : vérifier la montée en puissance de l’organisation et passer du temps avec l’armée yéménite. Les seuls moments où je pouvais rencontrer des salafistes susceptibles de me parler d’Al-Qaïda au Yémen étaient les week-ends. Ce qui tombait plutôt bien : je me sentais moins surveillée pendant ces jours de repos et de prières. Très vite, je contacte un salafiste modéré, qui comprend qu’il vaut mieux communiquer plutôt qu’être caricaturé. Appelons-le Mohamed afin de préserver son anonymat.Il se révèle mon ami très naturellement, comprend ce que je souhaite et est prêt à m’aider. En deux heures de temps, nous prenons rendez-vous avec Nasser al-Bahri, ancien garde du corps d’Oussama Ben Laden. Il vit aujourd’hui dans un petit appartement des faubourgs de Sanaa. Dans un premier temps, il propose de nous rencontrer à l’hôtel. Je refuse, car je souhaite faire l’interview chez lui. Il prétexte une panne d’électricité, ce qui est crédible le soir au Yémen. Mais tout le monde sait que ces coupures ne durent que peu de temps. Nous prenons un de ces taxis où l’on se sent tout de suite bien : la carrosserie est cabossée, mais, à l’intérieur, c’est la fête. Un coran lumineux pendouille au rétroviseur, des décorations naïves couvrent l’habitacle… L’immeuble de Nasser a triste allure. Son appartement est vide. Quelques coussins sont jetés sur le sol dans la salle de réception. C’est dans ce cadre rudimentaire qu’il me raconte ses années avec Ben Laden. Et qui mieux que son ancien garde du corps peut prétendre le connaître ? Je suis frappée par ses traits, son visage raffiné, un regard extraordinairement gentil… Pas vraiment le portrait que l’on se fait d’un ex-membre d’Al- Qaïda… Je commence l’interview. Mon interlocuteur se montre déconcertant, ne pratique pas la langue de bois, égrène ses souvenirs tout en maîtrisant totalement ses émotions. Sauf quand il se souvient des meilleurs moments passés auprès de Ben Laden : ses yeux se mettent alors à briller. « On jouait au foot tous les vendredis, toujours Arabes contre Africains… Et c’était les Africains qui gagnaient bien sûr… »
Valérie Dupont : Comment avez-vous été engagé par Al-Qaïda ?
Nasser al-Bahri : J’ai adhéré à l’organisation après un long processus de djihad. J’ai commencé mon entraînement en Bosnie, en Somalie puis au Kirghizstan. C’est là que se trouvait à l’époque cheikh Oussama Ben Laden. Il avait entendu parler d’un groupe de bons musulmans et a souhaité nous rencontrer.
Valérie Dupont : C’était en quelle année ?
Nasser al-Bahri : 1996.
Valérie Dupont : Combien de temps êtes-vous resté avec Ben Laden ?
Nasser al-Bahri : Quatre ans.
Valérie Dupont : Pourquoi l’avez-vous quitté ?
Nasser al-Bahri : J’ai surtout quitté l’Afghanistan, car ma femme était malade, après avoir demandé la permission à cheikh Oussama Ben Laden. Il me l’a accordée.
Valérie Dupont : Il était malade à cette époque ?
Nasser al-Bahri : Non, il était en bonne santé, même en meilleure santé que les jeunes.
Valérie Dupont : Vous l’aimez toujours ?
Nasser al-Bahri : En tant que personnalité.
Valérie Dupont : Ca veut dire quoi ?
Nasser al-Bahri : J’aime l’homme. Et je fais la distinction avec le réseau d’Al-Qaïda, ce n’est pas la même chose.
Valérie Dupont : C’est quelqu’un de bien ?
Nasser al-Bahri : Il est une personne « idéale ».
Valérie Dupont : Un bon musulman ?
Nasser al-Bahri : Un bon musulman et un exemple pour les jeunes.
Valérie Dupont : Combien étiez-vous payé en tant que garde du corps ?
Nasser al-Bahri : Rien. Rien du tout.
Valérie Dupont : Vous travailliez gratuitement ?
Nasser al-Bahri : Le fait de protéger cheikh Oussama Ben Laden était pour moi une obligation religieuse, comme je fais la prière ou le jeûne. C’était à la fois un grand honneur et mon devoir de musulman.
Valérie Dupont : Aujourd’hui, le Yémen est-il la nouvelle base d’Al-Qaïda ?
Nasser al-Bahri : Non. Cette idée vient des Européens, qui exagèrent. Il y a quelques membres. Mais la plupart sont en Afghanistan, en Somalie, au Kirghizstan. Cela dit, le peuple yéménite soutient le mouvement.
Valérie Dupont : Combien Al-Qaïda dispose-t-il de membres au Yémen ?
Nasser al-Bahri : Entre 300 et 500 pour les membres actifs. Le nombre de ceux qui les aident dans ce pays, mais aussi ailleurs, est illimité.
Valérie Dupont : Cette organisation va-t-elle réussir à s’implanter partout ?
Nasser al-Bahri : Elle a atteint son objectif : combattre les Américains face à face. C’est ce qui se passe en Afghanistan, en Irak, et bientôt peut-être au Yémen.
Valérie Dupont : Avez-vous peur pour votre sécurité ?
Nasser al-Bahri : J’ai de bons contacts avec le gouvernement, car je suis sous surveillance (rires). Les intégristes peuvent me voir comme un traître.
Valérie Dupont : Ca vous fait de la peine ?
Nasser al-Bahri : Oui, bien sûr. Mais je fais une grande différence entre l’Al-Qaïda que j’ai connu et celui d’aujourd’hui. Les nouveaux membres sont moins instruits religieusement, sans doute la raison pour laquelle ils me prennent pour un traître .
Valérie Dupont : Quelle serait la solution pour qu’Al-Qaïda cesse ses actions sur le sol yéménite ?
Nasser al-Bahri : Pour moi qui connaît bien Ben Laden, ce serait de dialoguer avec l’ennemi, mais pas directement. Il faudrait des médiateurs.
Valérie Dupont : Qui selon vous ?
Nasser al-Bahri : Des religieux. Ils sont de bons médiateurs car les jeunes les écoutent.
Valérie Dupont : À quels religieux pensez-vous en particulier ?
Nasser al-Bahri : Le cheikh Zindani, le cheikh Mafhouz et le cheikh Al-Raimi.
Valérie Dupont : Que pensez-vous du cheikh Al-Raimi ?
Nasser al-Bahri : Il base ses discours sur l’idéologie. Il apprend de bonnes choses aux jeunes. J’écoute ses cassettes et ses livres. Ben Laden l’a rencontré une fois en Arabie saoudite. Il lit aussi ses écrits, écoute ses cassettes.
Valérie Dupont : Comment se passait une journée avec Oussama Ben Laden ?
Nasser al-Bahri : Jusqu’au 11 Septembre, il vivait une vie normale comme les autres, faisait sa prière à 5 heures, là où il habitait, en Afghanistan, à Kandahar, près de l’aéroport. On le surveillait en le raccompagnant jusqu’à sa maison. Il exerçait beaucoup d’activités sportives, il montait très bien à cheval.
Valérie Dupont : Pourquoi avait-il besoin de gardes du corps avant 2001 ?
Nasser al-Bahri : Il était la cible de certains pays occidentaux ou arabes depuis 1996. Il y avait eu des tentatives d’attentat et d’assassinat contre lui.
Valérie Dupont : Combien avait-il de gardes du corps ?
Nasser al-Bahri : Une quinzaine.
Valérie Dupont : Avez-vous assisté à des préparatifs d’actes terroristes ?
Nasser al-Bahri : D’abord, il ne faut pas dire des actes de terrorisme. C’était des actes légitimes, de droit, des actes de résistance.
Valérie Dupont : Je repose ma question…
Nasser al-Bahri : Je n’ai pas participé à des préparatifs. Mais j’ai combattu pour Al-Qaïda
Vendredi matin à Sanaa… J’attends dans le hall de l’hôtel désert. Je porte le niqab intégral. Je vois sans être vue. Et, même si je ressens cette impression de prison corporelle, je sais que je ne le porterai qu’une journée. Je me sens aussi protégée des regards, « invisible », c’est agréable, surtout pour une journaliste. Arrive un « ami », celui qui doit me montrer Alrabh, la zone où se trouvent certains membres d’Al-Qaïda. Là où l’armée a bombardé, il y a quelques semaines. Pour qu’un « non-Yéménite » puisse sortir de Sanaa, il faut un travel permit. Seules certaines zones sont ouvertes. En ce qui concerne Alrabh, il est formellement interdit de s’y rendre. Je pars, accompagnée d’un photographe, avec cet ami, et un cheikh de la région d’Alrabh, qui connaît l’emplacement des dix check-points que nous devons croiser. L’armée change régulièrement la place de ses barrages de contrôle, par précaution.
Il faut rouler à peine 100 kilomètres pour être dans la zone. Nous entrons dans un village de montagne désert, rocailleux. Des enfants jouent devant des maisons traditionnelles en piteux état. Ici, on est loin de l’ambiance chaleureuse de Sanaa. Après d’âpres négociations, j’obtiens l’autorisation d’aller dans la pièce où les hommes mâchent le qat (herbe coupe-faim, légèrement hallucinogène). Avant d’y pénétrer, on me met en garde : pas de questions qui puissent les heurter. Car, ici, les femmes ne leur adressent pas facilement la parole. Je sens mon ami mal à l’aise d’être dans ce village. Il me dit de faire vite. J’entre dans un salon typiquement yéménite, une salle rectangulaire étroite, avec des coussins accueillants pour tout meuble. Des hommes en tenues traditionnelles mâchent tranquillement leur qat. Ma présence ne semble pas les gêner, mais je sens que je ne suis pas la bienvenue. Je pose deux ou trois questions sur la présence d’Al-Qaïda. J’obtiens des regards condescendants, voire hautains. Le chef me répond calmement : « Al-Qaïda n’est pas notre problème. Nous sommes des bergers. Ce qui se passe ailleurs ou à Sanaa ne nous regarde pas, on est tranquilles ici. » Le message est clair. Mais je ne résiste pas à l’envie de lui poser une autre question : « Et si les Américains débarquaient, quelle serait les réactions ? » Mon ami traduit et, tout à coup, l’ambiance se détend : éclat de rire général… « Si les Américains viennent, on prendra tous les armes ! » répond le chef. Je sens alors comme un malaise, il est temps de partir. Je recouvre mon visage des trois voiles prévus par le niqab intégral. Plus du tout drôle ! Ce matin, c’était un déguisement. Je ressens maintenant toute la violence de cette « prison » . Au retour, nous repassons la dizaine de check-points. Je n’accorde plus un regard au monde extérieur. De toute façon, revêtue de mon niqab, je « n’existe pas ». Arrivée à l’hôtel, je comprends mieux cette fois le déploiement de sécurité qui filtre les entrées dans l’enceinte du building.
Un sas relativement impressionnant est installé. Une dizaine d’agents vérifient sous la voiture. Le coffre doit être ouvert et un détecteur de TNT est passé sur la carrosserie ! Oui, le niveau de sécurité est élevé à Sanaa. Et, oui, il y a des raisons. Al-Qaïda s’installe.
Le lendemain, je dois rencontrer le cheikh salafiste Majeed Al-Raimi. Il est l’un des trois religieux à pouvoir éventuellement servir d’intermédiaire entre l’organisation terroriste et le gouvernement de Sanaa. Mon chauffeur de taxi est surpris quand je lui demande de me conduire dans le quartier de Faj Attan, à la mosquée Sanaa Bin Mua’ath. L’entretien a lieu au premier étage dans le rituel salon yéménite. Je ne porte pas le niqab, simplement une longue robe noire et un voile sur mes cheveux. Le cheikh Al-Raimi a un visage doux. Sa large barbe lui confère un air protecteur. Mais ses yeux noirs ne trompent pas sur sa haine de l’Occident. Quand je lui demande ce qu’il pense d’Al-Qaïda, sa réponse me glace : « Quoi ? Qu’y a-t-il de mal avec Al-Qaïda ? » Il m’explique combien ce mouvement, dans sa formation, n’a rien de répréhensible, puisque son nom signifie « la base ». Par conséquent, selon lui, c’est une volonté religieuse qui domine cette organisation. Après, bien sûr, il ne partage pas les actions perpétrées par l’organisation. Quelques-uns de ses fils nous rejoignent.
Après les présentations, l’ambiance s’assombrit. Le fils aîné, robe blanche, longue barbe noire, ne dissimule pas son hostilité. Il reste cependant silencieux pendant toute l’interview. Son père commencen à montrer des signes d’irritation, bientôt à son comble quand je lui demande quelle serait sa réaction si les troupes américaines débarquaient.
Le cheikh Al-Raimi sourit, reste calme, mais sa voix cristalline laisse percer sa colère : « Notre religion nous oblige à nous battre contre des troupes étrangères, car c’est de l’occupation. On doit donc les combattre ! » Sa réponse ne me surprend pas. Récemment, plus de cent cinquante dignitaires yéménites ont signé une fatwa contre toute armée qui souhaiterait venir aider le gouvernement.
Pour le président Saleh, en place depuis de longues années, la tâche n’est pas aisée. On trouve, d’un côté, un peuple farouchement opposé à tout intervention militaire internationale et, de l’autre, les États-Unis insistant fortement pour prêter mainforte. À ce jour, seuls quelques experts américains apportent un renfort stratégique. Mais cette année, Washington a annoncé une aide de 70 millions de dollars. Un cadeau empoisonné pour le président Saleh…
Je pose ensuite quelques questions sensibles en rafale.
Le cheikh Al-Raimi répond du tac au tac.
Valérie Dupont : « Mais si les Américains viennent, c’est pour combattre contre Al-Qaïda ?
Cheikh Al-Raimi : C’est quoi le problème avec Al-Qaïda ? La question n’est pas de savoir si je les aime ou pas ! Ceux qui ont commis des crimes doivent être jugés ! Si cette organisation commet des crimes, on n’a pas besoin des troupes américaines pour les juger. Notre pays est un pays souverain !
Valérie Dupont : Que pensez-vous des pays occidentaux ?
Cheikh Al-Raimi : Ces pays soutiennent Israël dans son occupation de la Palestine. Ou encore ils combattent les talibans. Qu’ont fait les talibans pour être combattus ?
Valérie Dupont : Que pensez vous d’Oussama Ben Laden ?
Cheikh Al-Raimi : Oussama Ben Laden est un des hommes les plus religieux dans le monde islamique. Parfois, il fait des erreurs, mais pas toujours. Cet homme a une grande connaissance de l’islam. Une de ses meilleures actions, c’est d’avoir combattu les Russes en Afghanistan. Et une de ses erreurs, cesont les attentats de Manhattan et du Pentagone en 2001.
Valérie Dupont : Que pensez-vous des femmes engagées par l’armée yéménite ?
Cheikh Al-Raimi : Ah, c’est haram [« pêché »] ! Dans notre sainte religion, les femmes nous les protégeons. Leur place est à la maison, elles s’occupent des enfants, nous les estimons beaucoup. C’est pourquoi jamais elles ne doivent prendre les armes. C’est un non-sens.
Valérie Dupont : Pourtant, il ne vous a pas échappé qu’un bataillon de 54 femmes vient d’être mis en place par l’armée ?
Cheikh Al-Raimi : C’est injurieux pour ces femmes !
Valérie Dupont : Mais puisque les membres d’Al-Qaïda se servent du niqab pour se déguiser en femmes et que seule une femme peut en fouiller une autre, c’est légitime non ?
Cheikh Al-Raimi : Non. Nous les Yéménites sommes suffisamment forts pour nous battre contre tout ennemi. Ce sont les Occidentaux et plus précisément les Américains qui ont imposé ce gadget !
Valérie Dupont : Donc vous pensez qu’une femme militaire ne peut pas être une bonne musulmane ?
Cheikh Al-Raimi : Vous savez, ces filles qu’ils ont recrutées viennent de familles non croyantes. Jamais un bon père n’accepterait que sa fille porte une arme. »
Le cheikh Al-Raimi ne s’exprimera pas sur le gouvernement. Trop risqué ces temps-ci : parmi les trois cheikhs salafistes en vue, il y a le très médiatique Abdulah Majeed Zindani et Hussein Omer Mafhouz. Ce dernier a fait de la prison pour des propos jugés « trop provocateurs ».
Une fois épuisés les sujets qui fâchent, le cheikh, fidèle à l’hospitalité locale, m’invite ensuite à déjeuner en compagnie de ses fils. Les plus jeunes sont étonnés de me voir partager leur succulent repas assise par terre. Un hamburger est posé avec discrétion à côté de moi. Je suis touchée par le geste. Mais je préfère la saltah ! La conversation devient plus légère. Il me demande ce que je connais de l’islam. J’avoue que, une fois les cinq piliers récités, j’ai des lacunes. Il est tout de même surpris qu’une infidèle les connaisse. Je le questionne à nouveau : « Avez-vous voyagé en Occident ? » Avec un visage écoeuré, il me répond : « Ces pays sont pornographiques» Il est temps de quitter le cheikh Al-Raimi. Celui-ci va faire ses ablutions : en tant qu’imam, il doit être le premier en bas, dans sa mosquée. Je le laisse à son prêche, où les mots Israël, yeoudi (« juif ») et America sont plusieurs fois répétés, avec rage.
Retour à Sanaa. Le chauffeur de taxi maudit les Américains : l’une des grandes artères qui est bloquée est celle qui conduit à l’ambassade des États-Unis, depuis peu sous haute surveillance… J’apprends que des Occidentaux (Canadiens, Français…) convertis à l’islam étudient à l’université Al-Imam. Je tente de m’y rendre. Deux adolescents munis de « kalaches » tiennent un check-point de fortune devant l’entrée. Après plusieurs minutes de négociations hargneuses, je remonte dans le taxi : impossible d’entrer. Étrange que l’accès à un lieu dédié à la transmission du savoir soit fermé. Pourquoi le gouvernement tolère-t-il une telle situation ? Je n’obtiendrai pas de réponse. Les zones de gris s’accumulent.
J’ai enfin rendez-vous avec la cellule antiterroriste féminine. Postés devant l’imposant bâtiment, les gardes commencent par me refuser l’entrée. Pourtant mes autorisations sont en règle, et je suis même accompagnée par un militaire. Mais rien n’y fait. J’aperçois alors deux Occidentaux à l’intérieur de l’enceinte et je comprends : ce sont les Américains qui m’interdisent l’accès. Leurs consignes les obligent à rester hors de vue des journalistes. Inutile d’insister donc. On me promet que le contretemps sera levé demain. En attendant, je me rends à l’école de police pour les femmes. L’ambiance y est plus détendue. Je rencontre le chef de l’établissement. Affable, il répond à toutes mes questions sur un ton très « politiquement correct ». Selon lui, le Yémen dispose d’une très bonne armée, d’une force policière de grande qualité… Le moment idéal pour poser la question qui fâche : « Et si les Américains viennent vous donner un coup de main ? » La réponse est immédiate, spontanée : « Hors de question ! On prendra tous les armes. Et tu sais ? Même les foetus seront contre eux ! » No comment.
Commence alors la visite de l’école. Dans une classe, une instructrice montre comment démonter et remonter une kalache. Un jour proche, elles devront savoir le faire les yeux fermés. Très concentrées, les futures policières prennent des notes. J’arrive enfin au centre de tir. Quinze jeunes filles attendent avant de s’exercer par groupe de trois sur une cible représentant une femme prise en otage par deux terroristes. Si les tirs ne sont pas encore précis, les gestes sont sûrs et le recul des armes maîtrisé. Pour la précision, les instructeurs m’assurent que les progrès arriveront vite, les instructeurs y veillent…
Le lendemain, retour à la cellule antiterroriste, où je suis en effet attendue. Quatre jeunes femmes cagoulées, surarmées, m’attendent avec leur instructeur. Elles font une petite démonstration du maniement des armes : la maîtrise est totale, du grand professionnalisme. Je demande la permission de questionner l’une d’entre elles. C’est Ourad qui est désignée. Pendant tout l’entretien, en plein soleil, elle garde une posture martiale. La jeune fille, âgée de 19 ans, souhaitait servir son pays depuis qu’elle était toute petite. Son temps libre est consacré à étudier… Quand je pose des questions sur Al-Qaïda, la réponse fuse : « Pas de commentaire. » Ourad est froide, ses réponses formatées et presque récitées. Je ne suis pas la première journaliste à l’interviewer, et elle connaît bien sa leçon. Seul le sujet de la religion semble la faire sortir de sa « récitation ». Quand je lui dis que les salafistes considèrent qu’« une femme armée, c’est péché », son agacement pointe : « Ils sont minoritaires ici. Ce qu’ils pensent n’a pas d’importance, la preuve, nous sommes là. » Un éclair de vérité surpris dans l’enceinte d’une base militaire antiterroriste ? En tout cas, je ne suis pas étonnée quand l’instructeur met fin à l’entretien fermement.
Je décide de changer d’ambiance. Direction le marché du qat, très animé,une vraie bonne humeur y règne. Ici, pratiquement tout le monde mâche cette herbe, hommes comme femmes, même si c’est interdit par la religion. Une véritable plaie pour l’économie, qui ralentit à partir de 14 heures, tant il est difficile de travailler après l’avoir mastiquée. La santé en pâtit également : les femmes enceintes ne se nourrissent pas correctement, et les enfants connaissent des problèmes de croissance. Après y avoir goûté, je peux dire que c’est atrocement amer. Mon dégoût a d’ailleurs provoqué des rires.
Tout au long de mon séjour, j’ai été frappée par la gentillesse des habitants, leur hospitalité, leurs sourires. Je suis sous le charme étrange de ce pays. Ici, la dignité, le sens de l’honneur, de l’accueil, sont des valeurs intrinsèques. Sur le marché, je suis encore surprise de voir que certains marchands ont décoré le mur de leurs échoppes avec des posters de Saddam Hussein. Quand je demande des explications, j’ai encore droit à des rires moqueurs. Et je comprends que le débarquement de troupes américaines ici ne pourrait faire que le jeu d’Al-Qaïda.
L’armée yéménite connait plusieurs fronts de combats avec bien sur le nord du pays; Le mouvement mené par Abdul Malek al Houtis, Chef de la secte Chiite Zaïdis, appelle au rétablissement de l’imamat (direction spirituelle et politique du pays par les imams) Pour l’instant l’armée yéménite tient bon. Les soldats avec plusieurs années de guerre dans les jambes connaissent bien leur métier. Il reste à espérer que Washington ne fera pas le jeu d’Al Qaeda …en y envoyant ses troupes.